La nostalgie de l’homme providentiel

Dans son livre « Si çà vous amuse », Michel Rocard nous livre une clef de lecture intéressante pour comprendre la différence entre les trente glorieuses et nos trente nerveuses : la disparition de l’homme providentiel.

Les trente glorieuses étaient une période de reconstruction et de croissance forte, caractérisée par un équilibre offre demande aujourd’hui disparu, et où la grande part des élites étaient issues de la guerre. La guerre est un moyen formidable de sélection des élites, les balles ne viennent pas seulement d’en face, et le manque de courage, d’intelligence, d’intuition ou de solidarité y étaient sanctionnés de façon radicale… Les élites ainsi constituées étaient solidaires par construction, et partageaient un projet commun dépassant les intérêts individuels ; emmenées par des leaders naturels, d’une légitimité incontestable c’était le temps des hommes providentiels.

Mais on a perdu depuis ce formidable mécanisme de sélection, et les responsabilités incombent désormais à des hommes dont la légitimité n’est plus incontestable… Et notre économie pleure la disparition des grands Capitaines d’Industrie (avec des majuscules partout) qui nous ont emmenés à l’assaut des trente glorieuses, sans savoir comment porter le deuil des hommes providentiels ; et surtout comment faire porter à d’autres les costumes taillés pour ces héros disparus.

Les organigrammes et les organisations des entreprises, des corps intermédiaires, et des corps de l’Etat, ont été mis au point avec ces hommes providentiels, et les tentatives de réforme n’ont pas réussi à palier leur disparition : décentralisation non aboutie, systèmes de délégation et d’autonomie ébauchés, nous n’arrivons pas à aller au delà d’une vieille pensée « commande contrôle » inspirée du fordisme et de l’organisation scientifique du travail.

Une solution envisageable consisterait à relancer les activités guerrières comme nécessaire outil de sélection de nouvelles élites, légitimes et solidaires, mais cette solution présente plusieurs inconvénients que je ne vais pas détailler…

La conduite du changement, dans les entreprises et dans la société, consiste à passer au delà de ces organisations, à identifier des modèles s’appuyant sur les savoir-faire collectifs et sur les nouveaux outils de la connaissance, en renonçant à l’époque des hommes providentiels…

Etienne BARBIER

À propos de Etienne BARBIER

Ingénieur ENSTA, j'ai commencé ma carrière chez DCN à Brest puis Pechiney. En 2003 je suis Directeur du Développement de Bretagne Ateliers, avant de m'orienter vers le conseil. Je dirige des projets chez Proconseil entre 2008 et 2012, Je fonde le projet "Les Interfaces" en 2012
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